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Faire tout comm'

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Un ecrit de Novembre 2003, qui m'avait été inspiré par la relécture du livre "L'utopie de la communication" de Philippe Breton (La découverte 1997).

Faire tout comm’

 

Une société qui vise le consensus à tout prix, qui pose le problème de la guerre comme pouvant être solutionné par des techniques et technologies de communication (de la PNL à la communication paradoxale en passant par les technologies de l’information et de la communication) répond sans le savoir à un délire moderne qui pense l’homme comme transparent, ou plutôt comme la seule somme de ses activités de communication.


Un homme donc rendu complètement visible, parce que sans intériorité.


D’un point de vue strictement philosophique nous sommes encore et toujours dans l’idéalisme platonicien appliqué à la psychologie, et revisité par la lecture hégélienne de l’histoire et de ses « ruses ».
Cette velléité totalitaire s’attaque nouvellement à l’élément fondamentalement résistant à son assimilation à la totalité : l’esprit de l’Homme.

 

Après la faillite du projet « purificateur » des nazis et du projet égalitaire du communisme soviétique, tous deux producteurs d’une forme de barbarie, avec leur cortège d’horreur et de morts, voici se pointer un nouveau totalitarisme prétendument salvateur, parce qu’à la fois donnant visibilité à l’individu et organisant les échanges.
Totalitarisme « doux », civilisé, d’une société libérale se méfiant de tout projet politique à long terme.  Totalitarisme réactionnel porté à la fois par l’idée que la régulation de la relation entre les hommes serait portée par une possibilité de contrôle démocratique des échanges (fonction cybernétique ou anentropique  de la communication, réductrice de désordre)  et sur leur facilité de diffusion.

La société serait donc « pacifiée » sans le recours à la purification raciale et à la lutte des classes, mais grâce à une utilisation uniformément distribuée de machines à communiquer en tout genre. Pacifiée, donc, par une réduction de l’humanité à ses activités visibles et communicables.
Lisibilité, visibilité, voici les maîtres mots de l’idéologie de la communication. Dictature de l’image sur l’imaginaire, du visible par rapport à l’invisible, de la forme par rapport au contenu.

Cette société de simplification de l’humain traite la guerre comme le propre des barbares, ou, pour mieux dire, des non-communiquant, de ceux qui agissent dans le secret et sont pour ceci même des « méchants ».

Mais une société qui vise à tout prix la réduction de toute différence de fond, pour ne valoriser que la différence de forme à laquelle une multiplicité d’objets de consommation customisés, est-elle une société de paix ? Elle ne prépare pas plutôt une nouvelle forme, plus souterraine, plus individuelle, de guerre ? Car l’humain est bien évidemment autre chose que sa simple image médiatique. Le Moi ainsi réduit à n’être qu’image pour exister socialement transforme l’exigence du paraître et du communiquer l’apparence en mise distance de cet autrui qui en jugerait l’extériorité.
L’intimité du Moi s’oppose farouchement à cette réduction mais, faute de manifestation possible, exprime le malheur de ne plus être considéré une altérité, un « pur soi » de la différence, dans un « pour soi » de l’indifférence à autrui, voire dans la peur de l’autre.
Ou encore dans la peur de la rencontre avec autrui qui ne passerait pas par un canal de communication mettant cette rencontre à distance et ne la transformant pas en « image », en statique de la rencontre.

La société totalisante du « faire tout comm’ » est celle où, paradoxalement, l’individu communiquant est le plus faiblement rencontrant avec autrui, le plus faiblement solidaire, le plus faiblement responsable. Car rencontre, solidarité, responsabilité, exigent bien plus qu’une rencontre entre images. Elles exigent le « ça me regarde » du face à face assumé avec autrui, justement au delà de l’image.

La société totalisante du « faire tout comm’ » a peur de la guerre car elle a peur de la confrontation. Elle est incapable, dans le délire du consensuel par le truchement des techniques de communication, d’envisager une différence si irréductible qu’elle ne soit pas réglable et intégrable. Elle est incapable de s’imaginer un ennemi pouvant avoir « ses raisons » de lui déclarer une guerre. L’ennemi est nécessairement fou, son expression actuelle, le terrorisme, son culte du secret, son intégrisme, le prouve ! Et peut-être que certains de ses ennemis sont vraiment ceci. Mais une société qui n’est pas capable de voir les « raisons » de son ennemi n’est pas capable de se voir porteuse de valeurs fondamentales non plus. Si tout peut se discuter, alors il n’y plus de valeur à transmettre qui ne soient pas des valeurs consommables.

Une société visant le consensus, ne voulant pas prendre le risque d’une guerre, est purement et simplement une société qui ne peut pas se produire comme entité douée d’éthique, qui ne peut pas se produire comme une société douée d’une quelconque dimension de transcendance.
La Loi, dans cette société, ne peut n’être vécue comme autre chose qu’élément répressif  par les hyperindividualités qu’elle produit, en ne pas comme entreprise toujours en train de se faire de l’élaboration commune d’un code pour vivre ensemble, malgré nos irréductibles différences.

La pacification par réduction de l’humain à son existence factuelle, dans un espace d’échange médiatique et réglementé par la consommation d’objets et de services payants, ne relève pas de la paix, mais du mépris pour l’humanité de l’Homme.

 

 

    Adrien Ferro 10 novembre 2003


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