Jacob, ou de la polémologie de l'esprit
En cette période, je suis comme obsessionné par la figure de Jacob. Ceci fait trois semaines de suite qu'on en parle, pour une raison ou une autre, au séminaire de philosophie "Trouver de nouvelles armes - Pour une polémologie de l'esprit". A mon cours de conversion, à la sinagogue Copernic, le rabbin commente la Paracha de cette semaine, Vayétsé (Genèse 28:10-32:3), où il est question de l'échelle de Jacob.
Pour couronner le tout je "tombe" dans les Essentiels n.3081 du 16 septembre 2004 de La Vie, sur un article de Rivon Krygier, rabbin de la communauté Adath Shalom et docteur en sciences des religions. Il y commente la Paracha Vaychlah (Genèse 32 : 23-32 à 33-1). Je ne résiste pas à vous proposer la lecture de ce commentaire.
Qui donc est ce personnage mystérieux que Jacob affronte au corps à corps jusqu'au bout de la nuit?
Selon le récit biblique, son identité ne doit pas être déclinée, comme si elle demeurait insaisissable. Or c'est le sens même de cet épisode initiatique qui risque alors d'être éclipsé. À moins de relever les traces et indices laissés après la bataille...
Est-ce un ange ? C'est ce que donne à voir le fameux tableau1 d'Eugène Delacroix et ce que dit explicitement le prophète Osée. À l'issue du combat, Jacob nomme le lieu de l'affrontement Peniel (Face divine). Est-ce Dieu qui combat à travers un émissaire céleste ? Un simple humain? Ce personnage sorti de l'ombre et de la pénombre est désigné comme un homme. Mais de ce qu'il dit à Jacob, au mont où il l'adoube du nom d'Israël, il ressort que son identité est mixte : « Tu as combattu avec le divin et l'humain. »
Cette stature ambivalente explique la tradition rabbinique
qui identifie le personnage au « prince céleste» d'Esaü, sa doublure
métaphysique, un ange miroir de l'homme. Esaü n'est-il pas celui qui, de chair
et de sang, se trouve depuis le sein maternel « aux prises » avec Jacob? Celui
que ce dernier s'apprête à affronter dans un combat à la fois existentiel et
métaphysique?
Cette interprétation est confortée par l'expression de Jacob
au moment de la confrontation : «Accepte ce présent de ma main puisque j'ai vu
ton visage comme on regarde la face d'une puissance céleste et que tu m'as
agréé. » Pourquoi Jacob le rencontre-t-il alors seul à seul, à l'état céleste
avant de le rencontrer en chair ? Au travers de la figure dissociée d'Esaü,
Jacob doit d'abord rencontrer son ombre propre, la face sombre et dissociée de
lui-même. Le Jacob surpris au retour d'exil entre les rives écartées du Yabok,
en une nuit interminable, est un homme appelé à combattre pour et contre
lui-même, avec son alter ego.
Tout se passe comme s'il lui restait une dernière
étape avant de rentrer en Terre sainte pour compléter sa métamorphose ; absorber en lui toute la dimension positive
d'Esaü, son frère ennemi. Comme si Jacob ne pouvait s'autoriser à recevoir que
la part céleste d'Esaü et devait restituer la bénédiction terrestre qu'il lui
avait ravie, et pour laquelle il était en fuite. Puisque à présent l'Esaü
céleste le bénit, Jacob peut rendre à l'Esaü terrestre le droit d'aînesse, et
résoudre ainsi leur vieux contentieux.
Avec cet échange de bons procédés, Jacob sauve Esaü et Esaü sauve Jacob.
« Qui est le véritable héros ? » demande un adage rabbinique. «Celui qui fait de son ennemi un ami. »
Tout se passe comme
si, à l'instar de Jacob, chaque homme sécrétait malgré lui une certaine
hostilité. Et que, en permettant la transfiguration de l'ennemi en ami, il
advenait à lui-même. Devant un tel mal, l'homme reste seul jusqu'à ce que l'adversaire
soit transmuté en partenaire. Le monde ne peut être sauvé si le mauvais n'est
pas converti en bon, s'il ne le résorbe en lui pour ne plus former qu'un. La
nouvelle identité qui émerge «n'est plus Jacob», comme le dit le personnage
mystérieux à l'issue du combat, mais Israël.
Adath Shalom - 2004
La voilà donc le nouveau changement de phase dans le processus d'individuation de Jacob (prénom signifiant "talon", car il a pris métaphoriquement son frère par le talon pour lui empêcher "d'arriver" premier et également "tricheur").
A la fin de son long exil il se doit de passer du regard de biais du ruseur à un regard de Face avec l'Autre. Mais qui est cet autre ? Paradoxalement ce face à face reste indéterminé et absolu. Même si en nommant Peniel le lieu du combat Jacob y apporte sa propre réponse, nous pouvons, nous, penser le divin comme moment de la transcendance de l'esprit qui lutte pour et contre lui-même.
Il y a du divin quand l'Autre est infiniment Autre, insaisissable et pourtant
là, de Face. C'est le Visage.
Mais avant même que le Visage nous appelle au "me voici" de la bonté,
pour utiliser une formule de Levinas, sa première apparition est
d'abord percue comme l'Absolue
Limite. La possibilité de faire le bien naît paradoxalement de la lutte
de
l'esprit. Le monde se manifeste à nous primitivement comme une perte,
une séparation. Il est non-moi, un non-moi dont on est dépendant.
Neurophysiologiquement parlant, il s'agit d'un moment
particulier de maturation des structures cognitives du bébé. Le voilà
angoissé,
il n'est plus l'Un, il lui faut re-posséder le Monde (un monde qui n'a par ailleurs jamais été le sien),
phagocyter l'autre, par la séduction ou la violence. Toute
intentionnalité première est vérrouillée par la peur du manque. Comment
alors penser que l'amour soit premier ? Comment pourrait-il émerger d'emblée à
partir de ces prémisses ?
La première des luttes est la lutte du Deuxième. De celui qui apparaît ensuite. C'est la lutte du séparé pour
la conquête du pouvoir sur le monde. Une lutte de bais, une lutte dans
l'ombre, le vol et la ruse.
La lutte de Jacob ici est toute autre. C'est une lutte de celui qui est en
chemin vers l'Autre, et surtout vers l'Autre de lui-même. Il va maintenant trouver de
nouvelles armes, une nouvelle posture. Dans cette lutte, l'Autre ne peut pas prévaloir car il est à
la fois l'Autre et Moi-même..
Rien à voir avec la dialectique
hégélienne. Pas de Maître, ni d'esclave ici. Pas de "ruse" de
l'histoire. Fini le temps de la ruse. Il est temps du regard de face "jusqu'au lever de l'aurore" dit le texte.
C'est le moment où Jacob voit enfin la lumière. Personne l'a emporté, et pourtant il
triomphe. Il sera désormais Israël. Son "saut quantique" va lui
donner le pouvoir de fonder un peuple. D'être le nom de son peuple.
Mais il y a toujours un prix à payer, une énergie à donner, une dimension
terrestre à perdre dans la rencontre avec le divin. Jacob pouvait courir... fuir. Israël boite.
Israël triomphe. Il boite mais il n'en veut pas a Dieu. Il a pris la mesure de
sa force d'humain.
Dans le roman de Melville, un autre boiteux, Achab (remarquez l'assonance des
prénoms) n'a pas tiré les leçons de la lutte. Il n'a pas transcendé, il n'a pas
compris la rencontre avec la Face. Il ne lui reste que la vengeance.
Il est la
version tragique et folle du capitaine Crochet.
Adrien Ferro
www.unvulnerable.net/blog
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