Skip to content.

               
               

Ars Industrialis

Sections

Intervention du 19 octobre 2005

Document Actions

 

 

 

Trouver de nouvelles armes

 

 

Séminaire organisé au Collège international de philosophie,

1 rue Descartes, Paris 5è, amphithéâtre Poincaré

par Georges Collins, Marc Crépon, Catherine Perret et Bernard Stiegler

 

 

Séance du 19 octobre, de 19 heures à 21 heures.

 

La question de l’esprit

posée depuis celles du désir, des pulsions et de la sexualité

par Bernard Stiegler

 

 

Introduction de la séance :

Dans Le nouvel esprit du capitalisme, Luc Boltanski et Eve Chiapello ont montré comment ce qu’ils appellent la " critique artiste ", caractéristique de 1968, a également été à la source d’une transformation du capitalisme à travers laquelle celui-ci aurait forgé son " nouvel esprit " - en l’occurrence, le troisième, après le premier décrit par Max Weber, et le second comme âge de " l’Etat Providence ".

Adhérent souvent aux analyses de Boltanski et Chiapello, je ne crois pourtant pas qu’il y ait aujourd’hui un troisième esprit du capitalisme. Je crois au contraire que celui-ci a perdu son esprit. Et je crois également que ce qui est ici en jeu, c’est l’économie libidinale capitaliste telle qu’elle a conduit à la liquidation de toutes les sublimités qui constituent le surmoi, soutenu par les processus de sublimation, et dont les fruits sont ce que l’on appelle les " œuvres de l’esprit ".

En évoquant une " baisse de la valeur esprit " (1939), Valéry anticipait déjà sur ces analyses. Mais l’examen de cette question, qui fut d’abord désignée comme crise de l’esprit (1923), c’est à dire mortalité des civilisations (comme concrétisations et concrétions historiques des processus de sublimation), nécessite un examen approfondi, et à nouveaux frais, des questions de la sublimation, du surmoi et du principe de plaisir – qui auront été si souvent évoquée par Marcuse, grand rhéteur de 1968, sur la base d’ambiguïtés de la pensée freudienne elle-même.

*

La question est donc l’esprit – l’esprit du capitalisme, mais aussi l’esprit à l’âge d’un capitalisme qui, je crois, en a perdu toute notion.

La question de l’esprit, c’est aussi bien celle du nous. Car s’il est vrai que l’individuation collective est, comme l’individuation psychique, un processus d’adoption, ainsi que je l’ai montré ailleurs, et tandis que cette adoption a partie essentiellement liée à ce que Freud appelle aussi l’identification, la question du nous est celle de sa consistance en tant qu’il n’existe pas. Le peuple français n’existe pas, le français n’existe pas, la langue veux-je dire, pas plus que la justice n’existe : il existe des communautés françaises, des parlers français, individuels et collectifs, des actes de justice plus ou moins injustes. Et pourtant le peuple français, comme " nous " français, consiste, le français, comme langue, consiste, les actes de justice, même lorsqu’ils ne sont pas parfaitement justes (il est rarement juste, sinon toujours injuste, de condamner), consistent – mais sur un autre plan que ce qui existe.

La misère spirituelle est donc la misère du nous. La psychanalyse, en négligeant la question du passage du psychique au collectif, ou plutôt, du psychique comme ce qui ne se réalise qu’aux conditions de l’individuation du nous, ne permet pas, en l’état, de penser cette misère, et, tout aussi bien, une autre politique, dans la mesure où une politique est ce qui articule ces dimensions spirituelles, symboliques et économiques en une économie politique qui est une économie libidinale – qui promulgue des lois, et qui configure un surmoi.

Ce à quoi le politique a renoncé, c’est à faire face au problème du surmoi. Mais c’est aussi parce que la psychanalyse n’est pas parvenue à penser politiquement cette question du surmoi que ce renoncement est devenu possible.

Je tente d’appréhender à nouveau les questions politiques en termes d’économie politique – et c’est là faire un retour à la fois vers une façon de penser de facture marxienne et vers une analyse wébérienne par le fait d’inscrire la question de la croyance et donc de l’esprit au cœur du processus d’ensemble, et comme le mécanisme économique lui-même. Mais c’est aussi inviter à relire ces deux penseurs, Marx et Weber, depuis Freud, puisque la croyance est un nom du désir, en règle générale, et parce que la liquidation capitaliste de la croyance, c’est aussi celle du désir, avec ceci que le capitalisme a absolument besoin du désir pour en détourner l’énergie vers le travail des producteurs tout aussi bien que pour détourner l’énergie des consommateurs vers les objets de cette forme de production.

*

Nous plaidons, dans ce séminaire, et dans l’association qui lui est liée, pour une économie politique industrielle basée sur les énoncés d’une écologie industrielle de l’esprit.

Je crois qu’une telle politique doit faire son principe d’une lutte systématique contre ce qu’il faut reconnaître comme constituant une misère spirituelle, caractéristique de notre temps, et devenue insupportable. Cette misère spirituelle, qui a été engendrée par le capitalisme, est désormais ce qui le menace directement comme règne de la bêtise, au moment même où l’on ose parler de " capitalisme cognitif " et de " sociétés de savoir ". Dans Mécréance et discrédit 1. La décadence des démocraties industrielles, j’arguais que le capitalisme est aujourd’hui ce qui doit être défendu (contre lui-même) et non ce qui doit être combattu – et cela ne signifie pas que le capitalisme serait une vérité éternelle : le capitalisme est une époque de l’individuation psychosociale qui n’est pas encore finie, où s’expriment de façon originale des tendances, ce qui constitue la question de la composition, mais qui pourrait cependant brutalement et prématurément finir, et très mal – comme décomposition de ces tendances. Il faut l’empêcher de très mal finir, et il faut trouver la voie pour que cette époque de l’individuation se poursuive et finisse bien, c’est à dire conduise à autre chose – que nous ne pouvons cependant même pas imaginer aujourd’hui.

Cette voie serait celle d’un nouvel esprit du capitalisme, c’est à dire d’une nouvelle forme de l’esprit, engendrée par une nouvelle forme du capitalisme, c’est à dire par une nouvelle forme d’économie politique, mettant en œuvre, par l’intermédiaire d’une puissance publique repensée dans ses principes aussi bien que dans ses finalités, une politique industrielle conçue sur des bases tout à fait inédites, et induites par les spécificités de ce qu’il faut analyser l’âge des technologies de l’esprit. Cette nouvelle civilisation industrielle devrait d’autant plus prendre soin de la " valeur esprit " que le capitalisme est en effet devenu " cognitif ", c’est à dire qu’il a fait du savoir le principe premier de son développement – comme Marx l’avait déjà anticipé– , mais, le savoir étant de l’énergie libidinale sublimée, il détruit aussi ce savoir, dans la mesure où il détruit l’énergie libidinale en général et les processus de sublimation en particulier.

Or, prendre soin de la valeur esprit, c’est prendre soin du désir en tant qu’énergie de la transindividuation comme passage du psychique au collectif, comme conjonction de l’individuation psychique et de l’individuation collective, et par l’intermédiaire de l’individuation technique. Dans le contexte où la technique est devenue technologie industrielle, cela signifie que prendre soin de la valeur esprit, c’est concevoir une économie politique et industrielle de cet esprit.

La désindividuation, comme désubjectivation affectant les formes sociales aussi bien que le sujet psychique, engendre mécréance et discrédit, démotivation et irrationalité. Or, selon l’analyse par laquelle je soutiens que l’existence se distingue de la subsistance par la capacité qu’elle a de se projeter sur le plan des consistances, et compte tenu de ce que le plan de ces consistances est ce qui doit être cultivé par des pratiques, c’est à dire par la mise en œuvre de techniques spécifiques, les techniques de mémoires, comme hypomnémata, et qui ne se réduisent pas, ces pratiques, à de simples usages, je pose qu’une nouvelle société industrielle doit être pensée, selon un autre modèle industriel, et qui repose sur une socialisation des technologies issues de la grammatisation, et qui font partie de ce que j’appelle les hypomnémata.

Mécréance et discrédit 1 s’est conclu sur l’hypothèse suivante : il n’y aura un avenir de la société industrielle que dans la mesure où celle-ci saura cultiver à nouveau un otium du peuple.

Si la question de la libido dans l’économie industrielle capitaliste n’a pas été totalement ignorée, comme question de ce qui aura été caractéristique de l’économie libidinale capitaliste, elle n’a pas encore été pensée comme elle devait l’être, à savoir comme pure et simple destruction de la libido, et avec elle, de tous motifs, c’est à dire du surmoi, et comme libération et déchaînement des forces pulsionnelles, et non seulement des " forces impersonnelles de la technique ".

Le fait c’est la désublimation. Et la question, c’est ce que le processus d’individuation psychique et collective – où le et, à la fois conjonctif et disjonctif, constitue, je le crois, l’esprit même, et comme pouvoir de transindividuation constitutif d’un nous – suppose de sublimation.

Ces questions seront examinées au cours de la séance du 19 octobre à travers une lecture de textes de Freud.

Bernard Stiegler