De la démocratie participative

De la démocratie participative
Fondements et limites
Marc Crépon et Bernard Stiegler
Ed. Mille et une nuits, mars 2007
Que renferme l’expression « démocratie participative » ?
N’est-elle pas un pléonasme – toute démocratie n’appelle-t-elle pas une participation de tous ?
La démocratie participative peut-elle encore, en ce cas, être légitimement opposée, et comme « démocratie directe », à la démocratie représentative ? Ne traduit-elle pas plutôt une forme de populisme ?
Quelle consistance donner à ce qui pourrait constituer une très belle proposition politique – remettre la participation au coeur d’un nouveau projet politique ? Et face à quelle menace contre la démocratie ? Et que dire, et de cette menace, et de l’actuelle mise en oeuvre d’une « démocratie participative » dans la campagne électorale ? Celle-ci peut-elle remédier à la crise de défiance des citoyens ?
La participation est-elle réductible à une prise de parole puis à un bulletin dans une urne ? En quoi les technologies dites collaboratives peuvent-elles contribuer à la mise en oeuvre d’une nouvelle sorte de démocratie, et en quoi ne peuvent-elles pas y suffire ? La participation ne concerne-t-elle pas l’organisation de toute l’économie politique industrielle telle qu’elle se met en place en ce début de XXIe siècle ? Chacun ne sent-il pas que, faute d’une nouvelle participation des hommes à la construction de leur avenir dans toutes ses dimensions, et comme nouvelle forme de civilisation, le monde court à sa perte ?
Cet ouvrage restitue les interventions de Marc Crépon et de Bernard Stiegler au cours d'une réunion organisée le 20 janvier 2007 au Théâtre de la Colline, à Paris, par l'association Ars Industrialis.
Nous publions ci-dessous Pour célébrer la rencontre, texte que Françis Lippa nous a adressé après les débats du 20 janvier dernier "comme un prolongement des réflexions sur la démocratie participative de Bernard Crépon et Bernard Stiegler, dans un contexte politique qui privilégie l'affrontement au débat, et l'hostilité à un climat de confiance et de solidarité _ même si mes analyses et réflexions ne sont pas directement politiques... "
Pour
célébrer la rencontre :
Les
rencontres changent forcément les vies _ tel le clinamen de Lucrèce.
Des rencontres, il en des de fâcheuses, voire de
tragiques, en tout cas de mauvaises. On s'en voudra toujours, forcément, de
n'être pas ce jour-là resté bouclé chez soi, ou, au moins, sur son quant à soi. Mais c'est trop
tard.
Des rencontres, il en est, en foule _ c'est même
le tout-venant _, d'insipides et vides, affectées seulement de leur propre
bulle de vacuité _ nullité et néant de remplissage qui s'étonne même,
stupidement, d'exister.
En fait, la rencontre, ici, n'a pas lieu. Il y a
erreur de vocabulaire. Ce ne sont que des ombres qui se croisent et se manquent _ comme les parallèles d'Euclide, sans le choc bien
physiquement sensible du clinamen...
Et il s'en trouve aussi quelquefois d'heureuses
_ un amour, une amitié qui se
découvre _ qui ne courent tout de même pas les rues, même s'il faut
bien sortir un peu pour faire des rencontres.
Car, avec la rencontre, avec ce moment
improbable, et imprévu, d'une rencontre avec une personne singulière devenant
soudain quelqu'un de plus ou moins important pour soi, voilà que le monde, qui
paisiblement vient de prendre sans à-coup quelque millimètres à peine d'expansion _ à moins que ce ne soit
le monde environnant qui se soit gentiment écarté, reculé _,
voilà donc que le monde se met à laisser bruire, sans doute par l'interstice
infime qui vient d'advenir, telle des lèvres, dans le sol, dans la croûte
terrestre, ou dans le bleu du ciel, un murmure champêtre, un air
infinitésimalement plus léger, une harmonie douce et discrète comme un secret
qu'on ne devine qu'à la puissance de quelques lointains effets : l'air à
l'entour, comme par un apport d'oxygène, se colore maintenant d'un vivifiant
éclat, d'une lumière caressante un peu plus chaleureuse, conférant à tout ce
qui remue une allure quasi dansée, chaloupée, comme réenchantée _ même si on ne
s'en rend pas forcément tout de suite compte. Il vaudrait mieux cependant, tout
va si vite...
L'elfe Ariel vient de manifester ses pouvoirs
musicaux éoliens dans l'île tempêtueuse où
se désolait dans son errance l'exilé Prospero, de neuf débarqué...
Mais rencontre il y a, à la double condition
de savoir et d'oser saisir l'occasion (de
rencontrerquelqu'un), occasion peu détectable, qui risque même de passer trop
vite quand elle survient _ pour
laquelle commencer par ouvrir grand tous ses sens.
De savoir et d'oser la retenir, cette occasion qui passe, en la tenant un peu dans la main _ comme Montaigne nous le raconte
superbement, nous livrant, à la fin de son livre (et de sa vie) son art de
jouir du présent, en son dernier essai (livre
III, chapitre 13, "de l'expérience") à propos de l'expression "passer le temps" .
Je ne résiste pas au plaisir de citer le passage
: "J'ai un dictionnaire tout à part moi : je passe le temps, quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon,
je ne le veux pas passer, je le retâte, je m'y tiens" _ retâter, s'y tenir.
"Il faut courir le
mauvais et se rasseoir au
bon" _ se rasseoir :
quelle superbe litanie de verbes actifs ! Je poursuis la lecture : "Cette
phrase ordinaire de passe-temps et
de passer le temps représente
l'usage de ces prudentes gens _ ah! l'humour et l'ironie de Montaigne ! _, qui
ne pensent point avoir meilleur compte de leur vie que de la couler et échapper, de la passer, gauchir _ voilà les antonymes _, et,
autant qu'il est en eux, ignorer et
fuir, comme chose de qualité ennuyeuse et dédaignable. Mais je la connais
autre, et la trouve, et prisable, et commode, voire en son dernier décours, où
je la tiens ; et nous l'a Nature mise en mains _ mise en mains, ce n'est pas moi qui le lui fait dire ! _, garnie de
telles circonstances, et si favorable, que nous n'avons à nous plaindre qu'à
nous si elle nous presse et
si elle nous échappe inutilement."
C'est magnifique !
Je reprends : rencontre il y a, à la condition
de ralentir un peu le passage,
la course affollée du temps.
La rencontre fournit une telle occasion, si et
quand on se dit que quelque chose de singulier est en train d'advenir, avec une
personne devenant là sous nos yeux quelqu'un de définitivement singulier pour
nous. On n'en revient pas, c'est le cas de le dire. Il faut s'y arrêter, y
prêter toute l'attention que cela, et d'abord que la personne de l'autre,
méritent.
Et même, rencontre il y a, à la condition
de retenir le moment, comme un
instant encore, et toujours, hébété, qui s'ébroue, et doit, le premier tout
étonné, comme s'extirper de la course aveugle et précipitée des
secondes trop uniformes d'avant, d'avant cette rencontre, et accédant étrangement, mais royalement, lui, le moment, au hors-temps de l'éternité.
Car le temps nous offre _ ce n'est un paradoxe
qu'en apparence _ l'expérience de l'éternité _ du moins à qui sait
l'expérimenter, la "cultiver",
dit Montaigne...
Nous n'expérimentons, en effet, l'éternité, que
dans le temps, que dans ce que le moment présent tout d'un coup vient nous
offrir de possibles, quand le
moment se met, à toute allure, à bourgeonner et fleurir, et nous offre la
fenêtre, plus ou moins étroite ou large, de l'épanouissement de ce qui n'était
qu'en germe. Dans la rencontre, précisément. En ce relativement bref laps de
temps, mais qui s'élargit incommensurablement, jusqu'à une dimension
d'éternité.
"Nous sentons et nous expérimentons _
ajoute-t-il même _ que nous sommes éternels", dit, d'expert, le cher
Spinoza en son "Ethique".
Saisir,
tenir, retenir ce moment présent. Afin de se réjouir alors de cette grâce
(de la rencontre de cet autre, devenant, ici et maintenant même, important pour
soi, important pour nous) comme il
convient.
"Tout bon, il a fait tout bon", se
réjouit Montaigne, un peu plus loin que le passage cité plus haut : "Pour
moi donc, j'aime la vie et la cultive _ voilà le mot tout aussi décisif _ telle
qu'il a plu à Dieu de nous l'octroyer" _ Dieu ou
Montaigne, ou la célébration de la gratitude, du
moins pour qui s'est forgé _ il emploie, je l'ai souligné au passage, le verbe
"cultiver" _ l'art de jouir
de la vie. A chacun _ Dieu, César, soi-même, la vie, ou
Et Haendel, lui aussi bientôt au final de sa vie
et de son oeuvre : "Whatever is, is right", est-il proclamé
sublimement au grand choeur conclusif de l'acte II de l'oratorio
"Jephté", un des sommets, sans nul doute, avec
l'"Alleluhia" du "Messie", de l'oeuvre haendélien.
Saisir,
tenir, retenir_ et se réjouir, dans la rencontre initiale.
Mais pas comme un prédateur, anxieux, brutal et
agressif : l'autre n'existe plus, il s'en empare et le croque. Ni comme un
malotru, importun et indélicat, qui, sans la distance de l'égard et du respect,
abuse déjà du temps de l'autre.
Et
il faut, de surcroît, la grâce de l'évidence joyeuse de ceux qui, là, à
l'instant, "se trouvent".
Ou qui se sont trouvés : mais il est forcément
bien plus aisé de le reconnaître et de s'en réjouir rétrospectivement, une fois
confortés, voire rassérénés, par l'expérience et l'habitude éprouvées par un
vécu ensemble prolongé _ qu'il s'agisse de l'amour, mais qu'il s'agisse aussi
de l'amitié, toujours aussi neuve et fraîche, elle aussi, à chaque retrouvaille
_ que pour l'étonnement tout neuf de la rencontre première et initiale. Celle
qui, sans préméditation, vient d' ouvrir un champ fécond et de l'appétit pour
une suite...
La plongée dans
la confiance accordée lors de la rencontre initiale _ cette expression me
convient bien _ est un pari sur le présent et l'avenir qu'il ouvre, un don
gratuit, une avancée méritoire, un pas confiant et audacieux.
Je reviens à ce moment béni, à cette grâce
heureuse de la rencontre initiale.
Il
faut le miracle du même hors-monde, dans ce
moment réellement partagé _ et pas simplement des parts de temps croisées,
échangées.
Outre l'improbabilité physique de la chance (statistique) de cette rencontre, parmi
tant de gens, cet art de la
reconnaissance du miracle de la rencontre d'ouverture demande infiniment de tact, et
cela plurivoquement.
Car ce n'est pas là une présomption. Ce n'est
pas là un contrat : ce n'est pas conditionnel. Ce n'est pas là un échange.
Encore moins marchand, et a fortiori marchandisé, comme on nous transforme
toute relation inter-personnelle désormais. Si nous n'y résistons pas...
Nous ne sommes pas, pour une fois, dans
l'univers mesquin du calcul, dans l'aire truquée du donnant-donnant qui se
répand toujours davantage sur la planète, sous la pression dupeuse de régimes
capitalisant leurs profits.
Nous
voici, au contraire, transportés
hic et nunc au pays, fragile et
fort, fugace et éternel, de la grâce, où
règne sans partage la générosité. Où chacun est roi en son royaume, et le
roi de son temps à donner.
Apprendre, non-touristes que nous sommes, à ne pas le manquer, ce royaume
en voie de raréfaction, cet Etat menacé de disparition pour obsolescence...
Que
d'improbables conditions, ou de handicaps, pour pareille rencontre !
Et
pourtant, elle advient, elle est là. Elle impose son évidence _
si on ne la rejette pas, si on ne la craint pas, si on veut bien s'y
donner. Car on peut aussi redouter pareille grâce. Ainsi que la refuser si
elle se propose. S'en détourner.
Ainsi la peur se répand-elle aujourd'hui,
sous les pressions organisées en permanence des propagandistes de tous poils de
la crainte, voire de la terreur, sous couvert de "sécurité"...
Le divin Kairos _ le génie
inspirateur-dispensateur de l'occasion
favorable _, lui, est un dieu coureur aussi vif et alerte qu'espiègle,
qui chemine et même danse en courant éperdument, d'autant plus vite qu'il est
muni d'ailes aux chevilles.
Une longue mèche touffue se balance en
permanence sur son front et balaie ses yeux rieurs, son visage mobile. Alors
qu'il est complètement chauve sur le derrière du crâne et la nuque...
C'est qu'une fois que Kairos nous a croisés et
dépassés, il ne nous est plus possible de lui courir après pour espérer le
rattraper par la chevelure, afin de le retenir et ressaisir, ou capitaliser les
opportunités qu'il offrait...
Kairos a filé comme une anguille, offrir
ailleurs et à d'autres ses dons instantanés.
Il y a de l'irréversible dans le temps.
D'autant que Kairos tient à la main un rasoir
effilé, emblème de son pouvoir tranchant. Avec lui, c'est sur le champ qu'il
faut se décider à prendre _ ou plutôt recevoir, accueillir ce qui se tend vers
nous _ la chance qu'il propose : c'est maintenant ou jamais. Comme les fruits à
la saison. Après, c'est trop tard.
Cela s'apprend, à l'expérience : nous avons une
vie pour nous y faire...
Ces choses-là, si douces _ l'élection mutuelle,
incalculée, de la rencontre _, sont aussi formidablement vives _ comme l'éclair
de la foudre _, le temps du clignement des regards, et ne tolèrent bien sûr pas
la moindre lourdeur, indélicatesse _ a
fortiori vulgarité. C'est l'échange dépouillé, direct et à vif des regards qui crée d'abord, et quasiment à soi seul _ si
l'on peut dire pour une rencontre, où des liens riches instantanément
commencent à se tisser ! _, qui crée donc
l'accroche, la mutualité de l'égard, et
l'absolu _ sans conditions, souverain, sans appel _ de l'accueil, de l'ouverture, du seuil
franchi, et pour toujours, de la
confiance _ sur ce regard terriblement exposé, sans apprêts, et qui
demande, sans le dire _ comme nous l'a appris Emmanuel Levinas _ : "ne me
tue pas !" Echange de regards assorti, bien sûr forcément, de paroles, et
de leur qualité, ainsi que du tissu _ soie, velours et toute matière qu'on
voudra... _ de leur ton et de tout ce qui peut y transpirer, au timbre, au
rythme, ainsi qu'au contenu, évidemment aussi, de leur fiabilité, car c'est elle
qui va finir par trancher... La
part du regard, et la part du discours et de la voix, les plus exposés, se
mêlant, encore, à l'arrière-fond, important, lui aussi, de la part des postures...
Quelle intensité foudroyante et décisive l'espace rapide de telles rencontres !
Car on n'a guère de temps pour s'expliquer, et encore moins déballer ce qui
pourrait nous justifier, en cette rencontre initiale...
Ne pas abuser du temps _ de la patience _ de
l'autre, de l'effort en tension de son écoute, pour le moment consenti à
accorder à cette rencontre... Même un hors-temps prend donc du temps _ y
compris pour qui dispose à peu près librement de son temps.
Faire bref est donc la plus élémentaire des urbanités.
L'art, assez français, de la conversation à su s'employer autrefois à cela...
L'emblème du rasoir de Kairos est donc très
finement saisi.
Avec
la rencontre heureuse, nous voici donc d'emblée et de pleins pieds dans
l'éternité _ contrée, par essence, vierge de touristes, et
non stipendiée.
Il faut d'abord avoir su s'y préparer, d'autant
que cette chose advenant _ pareille rencontre _ est statistiquement assez
improbable, risquant même _ et c'est la norme de fait, pour beaucoup _ de
n'arriver jamais.
Ainsi, est-ce tout un art, subtil, qui s'apprend _ ou pas : cela plutôt se
découvre, cela s'improvise, sur
le tas, et avec les moyens du bord, l'irradiation de la joie aidant aussi,
comme un doux lubrifiant, et modeste. Un art qui s'apprend avec l'âge _ mais
chaque âge a ses atouts et ses capacités. C'est tout un art, donc, que d'être
doucement attentif et ouvert, et d'abord d'être infiniment délicatement disposé
à la rencontre _ voire en être a
priori désireux et a
posteriori friand... Tout dépendant aussi, bien sûr, de la personne
singulière de l'autre : tel un continent tout
neuf à découvrir _ mais qui s'en plaindrait ? Après, il faut apprendre à la
vivre, à la godille en quelque sorte, à vue, au ressenti. Un cabotage raffiné
au ras des côtes, chacun auprès de la sensibilité de l'autre qu'on apprend
d'autant plus vite à connaître qu'on l'apprécie, qu'il nous étonne et nous
enchante chaque fois.
Et, pour mettre un peu plus de piment à
l'affaire, nous avons, tous et chacun, nos jours, nos heures, nos minutes
d'indisponibilité ou d'indisposition, quand il nous arrive d'être mal lunés.
Ces jours-là, autant demeurer claquemuré chez soi. A moins qu'on sache le
dépasser...
La jeunesse fait longtemps preuve de
timidité, ou d'audaces à contresens. Si jeunesse savait, si vieillesse
pouvait...
Cependant, bien que ce soit à son corps
défendant, et rarement sans nulle offense, vivre s'apprend, tant bien que mal.
on peut sans doute y progresser.
La vieillesse, quant à elle _ que vaut le mot ?
convient-il à la chose ? _, a souvent le défaut de trop se résigner, et cesse
trop tôt, et bien à tort, de croire au Père Noël ou au Prince charmant... Trop
tôt flétrie, la vieillesse, devenant alors en effet un désastre, se meurt à
petit feu, en se survivant sans joie, bien avant la disparition sans retour.
Mais il y a aussi bien des vieillards qu'habite
encore et toujours la flamme de la jeunesse : le désir et la joie qui les
habitent, les animent, qui leur donnent le goût et la passion de continuer à
vivre, les entretiennent dans la joie de rencontres continuées, même raréfiées.
Enfin, il y a aussi tous les pressés, tous les
stressés.
Sans compter ceux qui, trop blessés, sont déjà
eux aussi, dans leur mornitude,
comme déjà morts, fossilisés dans leurs déceptions, ou de mécaniques habitudes.
Feront-ils de vieux os, ces acédiques en
voie de dessèchement ?
Charge donc à la maturité de conserver et entretenir le feu de la jeunesse, de
ré-enflammer sa belle flambée, en demeurant décidément toujours plus ouvert à
la nouveauté inépuisable du présent, à sa magnifique singularité, dans la
rencontre toujours renouvelée de l'autre, afin de l'accueillir comme le présent
généreux qu'il (le présent) et elle (la rencontre) se révèlent être, du moins
dans les cas heureux _ sous l'espèce d'un frère humain, d'une amitié ou d'un
amour. Un présent ouvert, riche et
habité.
Savoir être neuf chaque matin et tous les matins
que Dieu, ou
Mozart à son père (le 4 avril 1787) : "Je
ne me mets jamais au lit sans me
rappeler que peut-être, si jeune que je sois, le lendemain je ne serai plus. Et
néanmoins personne, parmi tous ceux qui me connaissent, ne pourra dire que je
manifeste la moindre humeur maussade ou triste. Et de cette félicité, je rends grâce tous les jours à mon Créateur, et
je la souhaite de tout coeur à chacun de mes semblables."
Les génies créateurs, Mozart, Haendel, Spinoza,
Shakespeare _ dont je n'ai rien dit, me concentrant plutôt sur l'amitié, du
sublime sonnet par lequel il nous donne à entendre encore plus qu'à regarder la
rencontre-découverte déjà parfaitement énamourée, at first sight, de ses héros Romeo et Juliette, parmi
le virevoltant et assourdissant, de poussière et de fumée, bal masqué
des Capulet _, Montaigne, Nietzsche aussi _ le penseur de l'éternel retour du même et de l'amor fati _, ainsi que, c'est même, tout bien pesé, sans doute
le plus fin (car le plus à vif et piaffant de sa nervosité électrique rentrée) de tous les analystes du kairos, Marivaux, dont je n'ai non plus
rien dit _ tant il sait aussi se faire furtif et discret _, ce cousin, virtuose
en art du rythme et du silence, de Mozart, Marivaux, ce benêt peseur d'
"œufs de mouche dans une balance en toile d'araignée" dont se
gaussait, mais c'est par jalousie, le déjà vif pourtant, mais moins subtil en
son écriture, Voltaire, tous ces génies créateurs, donc, non seulement sont des
généreux sans compter de leur temps et de leur énergie, mais savent, et ô
combien, faire preuve de gratitude en rendant au centuple à la vie, par leurs
oeuvres sublimement fines et détaillées, le feu joyeux que la vie ne
cesse de leur prodiguer...
En
forme de commentaire au précédent :
Il y a, certes, rencontre et rencontre.
Toutes ne sont pas du même ordre, de la même
qualité, de la même importance : cela en composant toute une variété.
Il faudrait donc relativiser,
"bémoliser" en quelque sorte, ce que je viens d'en dire, en ma "célébration de la rencontre", en
"m'emballant" un peu _ un peu trop. Peut-être emporté par l'emphase
d'un beau titre : "Célébration de LA rencontre"...
Il n'y
aurait donc pas tout à fait rien entre l'absolu de la "vraie
rencontre" _
en particulier de la "rencontre initiale" _ et le néant de rencontres qu'est la vie de
beaucoup _ la plupart ? _, et sans qu'ils en aient forcément une
conscience claire _ le supporteraient-ils ? _, la majorité préfère à la rudesse
sauvage de la solitude, d'être leur vie durant plus ou moins bien accompagnés, avec coups et blessures même, ou
alors par les reality shows de
la télé qui scintille jusqu'à des heures très tardives dans la
salle-à-manger...
Existerait donc, plutôt, tout un nuancier de rencontres.
Même s'il s'agit en majeure partie plutôt d'illusions de "rencontres"...
La rencontre, ou plutôt son idée, l'idée qu'on s'en fait par avance, déjà, et qui, souvent, ne formate que trop ce qu'on va vivre ensuite d'une rencontre
effective _ mais peut-être pas "vraie"
_, l'idée de la rencontre, donc, a tant d'attraits, tant de promesses
de charmes... Trop de
séductions a priori...
Que serinent donc les chansons ?.. "Un
jour, mon prince viendra... Et il m'emportera..." L'amour, toujours
l'amour...
Ainsi, d'abord, peut-être parle-t-on trop de
"rencontres", réduisant malencontreusement alors la rencontre
effective, pour ce qui finira hélas par en advenir, à ce qu'on s'en promettait,
sans assez de largeur _ qui doit être, tout simplement, infinie _ d'ouverture
et d'accueil au surprenant de la rencontre, à la singularité infinie de
la personne rencontrée.
Une
imagination trop étroite, et trop formatée, lâche
ici les amarres et prend trop vite
le large : pour ne se
mirer, au final, qu'en elle-même, et à sa pauvreté ; et réussir à manquer la splendeur de l'altérité de la personne
rencontrée !
Voilà ce qu'il advient de trop lâcher la bride
au petit, tout petit, ego, et à
son égocentrisme triste et
ballot : une vacuité pornographique,
avec une ivresse de négation (et de mort), dont on constate ces temps-ci les
sinistres avancées.
Le triomphe spectaculaire du nihilisme.
Alors qu'il faut apprendre, comme les héros de
Homère, l'envol plus audacieux du cabotage en humanité, assez près, mais pas
trop non plus _ au risque de le gêner ou l'étouffer _ auprès de l'autre... A la
distance, aérée et sereine, de l'égard et
d'une vraie curiosité : attentive et attentionnée. Ainsi que de ce qu'il faut
d'accommodation dans le regard pour qu'il y ait vraiment la distance justement
estimée du re-spect en même
temps que d'une vraie connaissance (ainsi que re-connaissance)... Tout ici doit joyeusement re-spirer...
Il nous faut donc, en la rencontre, apprendre à
nous méfier de ce que y mettrions trop
de nous-mêmes, au lieu de laisser advenir le miracle vrai de l'altérité.
Miracle, car inhabituel, voire sur-naturel. Surtout pour une espèce
dénaturée _ je veux dire qui a perdu le mécanisme spécifique des instincts, au
profit du dressage et de l'apprentissage culturel (voir ce qu'en dit Peter
Sloterdijk dans "Règles pour le parc humain").
Cette rencontre qui _ c'est à la fois son
essence et son épreuve de
vérité _ survient, nous déborde, nous prend à l'improviste, de plein fouet, et
par surprise, avec toute la gamme des embruns divers que cela implique _ et
cela, quoi qu'on puisse, ou qu'on ait pu, en attendre ou en espérer, quand la
dite-rencontre était programmée, planifiée _ nos agendas sont si complexes, il
nous faut bien nous organiser un peu _, ou rêvée : c'est que la "rencontre vraie" est toujours
surprenante, et même brusquante. Dérangeante. Bousculante. Urticante.
Il est normal que nous soyons par elle sortis, extraits, extirpés de nos gonds
coutumiers, de nos habitudes établies à la va-comme-je-te-pousse... Et cela, par le principal, par l'essentiel
: par la nouveauté radicale et fondamentale de l'autre.
L'autre: terra incognita, "continent"
vierge et immense, ai-je avancé tout à l'heure...
Ne pas s'enivrer trop, par conséquent, rien
qu'à supposer (supputer = calculer) ces attraits,
comme esquissés, et ces charmes, comme subodorés, de la rencontre, ou plutôt de
l'inconnu de la rencontre, je veux dire le caractère insu, ignoré de celui
ou celle _ une personne _ à découvrir dans son altérité puissante, absolue, et
donc forcément étrange : à apprivoiser _ ou plutôt s'apprivoiser mutuellement.
Comme en amour, le rituel des fiançailles.
Préférer donc,
pour hygiène du vivre, à la tentation de l'imaginaire, la
franchise plus rude, voire à l'occasion quasi sauvage, mais
rassurément consistante, et heureusement pleine de répondant, elle, du réel : car charnelle. La vraie
chair ne trompant pas.
Je me suis donc focalisé, dans cette "célébration de la rencontre" _
puisque c'est sur elle que j'esquisse ici ce petit "commentaire" _, sur des
moments un peu plus cruciaux que d'autres dans une vie, sur des
instants dynamiques, dynamisants, voire parfois même enthousiasmants, même si
les "débuts" ne sont naturellement pas _ ce serait bien présomptueux
_ "en fanfare", ces premiers moments, ressentis cependant comme prémisses
encourageantes, constituant ainsi des sortes de "tournants" _ en
musique baroque, on parle d'"hémiole" : le changement _ aussi
impératif que subtil _ n'est pas noté sur la partition, mais les interprètes,
avertis, expérimentés, savent (et il le faut absolument !) le comprendre...
Cela impulse un rythme. Soit le principe radical de tout ce qui vit _ nous
ne quittons décidément pas le charnel.
Ainsi qualifiai-je ces "moments"-là de "rencontre initiale", parce
que de telles rencontres ouvrent d'elles-mêmes, par une simple et belle
évidence, la voie d'un désir d'approfondissement, d'une suite,
comme avec la kyrielle des danses des "suites" de la musique baroque,
ces rencontres-là n'étant, ni se
contentant pas de demeurer rencontres
sans lendemain.
Or, c'est le paradoxe, l'étrangeté de ces
"rencontres initiales" _ étrangeté qui, je le constate, devient de
plus en plus consciente, riche,
nourrie, avec l'âge, avec "l'expérience" qui tout simplement, strate
à strate, se compose, construit et s'accumule _, c'est cette étrangeté paradoxale,
donc, qui m'intéresse, avec un
regard de plus en plus rétrospectif, et,
forcément, aussi savant, culturé,
de tout l'appris _ oserais-je qualifier ce regard de proustien ?
_, en même temps que de plus en
plus immédiat, rapide, vif, curieusement, et sans doute aussi
plus lucide ; ainsi,
encore, qu'un peu décalé _
et tout cela, mêlé, défilant à
toute allure dans l'espace formidablement intensifié, lui aussi, de l'instant.
Avec pour
couronner le tout, une pincée
d'auto-ironie _ ça s'appelle l'humour, mais il y a trop de mauvais
goût à y prétendre si peu que ce soit, lourdaudement. Nous sommes dans l'ordre
incomparablement léger et magique de la sprezzatura...
Nietzsche, que j'ai un peu négligé jusqu'ici,
disait : "Je ne croirais qu'en un dieu qui sache danser"...
La peste du pataud qui me colle aux basques, et
que donc je demeure !..
D'un autre côté, j'y reviens, tout _ ou beaucoup _ est aussi, d'une
certaine façon "rencontre", selon une échelle comportant des degrés,
et, en quelque sorte, à l'infini...
J'évoquais, en début de texte, les "non
rencontres" des zombies...
Mais là, c'est de l'ordre du tout ou rien _ et donc du rien !
Alors qu'il faudrait envisager, à côté du cas désolé de ces privés absolus de toute
vraie "rencontre", tout
un nuancier délicat de diverses qualités
de rencontres, avec leur coefficient respectif de vérité, qui se découvre à
l'expérience, telle une gamme plus ou moins concentrée ou étendue _ comme on
dit d'une solution chimique qu'elle est plus ou moins étendue (d'eau ?) _, ou un camaïeu délicat et subtil...
Ce régime assez divers de
tonalités diverses de "rencontres", je l'éprouve
particulièrement pour ce qui me concerne dans mon métier et mon travail, au
quotidien, de professeur de philosophie, avec la diversité _grande _ de mes élèves _ et des progrès que
j'en attends, que j'en espère, et qui me ravissent quand ils se sont en effet _
car cela, mais oui, arrive ! _ comme hegeliennement réalisés (= passés de la puissance à l'acte). Même si j'oeuvre
_ heureusement ! _ à plus longue échéance que celle de l'examen de fin d'année
_ et de ses statistiques habilement manipulées pour la galerie, qui on ne peut
plus complaisamment, et avec courbettes, s'y laisse prendre.
La
classe de philosophie est cependant, et en effet, pour moi, sans
contrefaçon aucune pour quelque galerie que ce soit _ les élèves à ce jeu n'ont
heureusement pas, eux la moindre fausse complaisance ! _ un vrai lieu
d'activité permanent _ et donc privilégié, éminemment chanceux, selon, bien
sûr, l'inspiration des jours, et de chacun, et de tous ; tous ayant droit à la
parole et plus encore à l'écoute, ainsi qu'à la critique bienveillante,
encourageante, joyeuse, mais aussi exigeante, des autres, et d'abord, bien sûr
du professeur, responsable de l'entité "classe" et de sa
"vérité" _ un lieu,
donc, de rencontres, un lieu vibrant et aimanté de sens, un lieu
électrique où doit progresser, et progresse la conscience...
Entrer dans la classe, s'approcher de la chaire,
et après avoir déballé l'attirail plus ou moins nécessaire ou contingent, après
"l'appel" _ au cours duquel je m'avise avec soin de l'état de chacun par ce qu'annonce
son visage, son teint, sa posture, ainsi que la voix qui répond, mais d'abord
de son regard, en avant de tous les autres signes _, et dans l'échange vivant de nos regards,
commencer à parler. A convoquer le
sens _ "Esprit, es-tu là ? Viens ! Consens à descendre parmi
nous, et en nous : et à nous animer de ta raison !"_, à partir de notre
commun questionnement, notre socratique _ et "pentecôtique" ? _ dialogue.
Voilà qui réclame infiniment de présence, c'est-à-dire d'attention,
de ré-flexion, de chacun et de
tous _ et d'abord du professeur, qui conduit les opérations. Un exercice
exigeant. A l'aune de l'idéal de la justesse. Et sur un mode le plus joyeux
possible _ le professeur, tout le premier, doit être le plus constamment
possible en grande forme !
Car ici et maintenant, en cette salle de classe,
tout _ ou presque _ se met à tourner autour du règne de la parole. Qui doit être aussi, bien sûr, ou plutôt
devenir le règne de la pensée : sommée _ ou plutôt invitée, encouragée _ de
s'interroger, de réfléchir, de méditer. Afin d'oser, en confiance, à s'essayer à juger. Et puis justifier ses raisons. Dans
l'espace public et protégé de la classe, qui comprend, entre l'espace
formidablement libre de ses murs, et dans une acoustique qu'il faut
espérer adaptée, l'échange de
nos paroles, de nos phrases, s'essayant et se mesurant, par l'effort du
"penser" à la justesse ardemment désirée du bien pesé, du bien jugé,
du bien pensé...
Emmanuel Kant : "Penserions-nous bien et
penserions-nous beaucoup, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun
avec d'autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous
communiquons les nôtres ?" (dans "
De même que pour Montaigne, instruire, c'est
essentiellement former le
jugement. Exercice pédagogique exigeant.
Voilà ce qu'est la rencontre pédagogique philosophique.
Entre nous. Autour de la parole. Autour de, et
par l'échange _ et cette "rencontre" de vérité. Et pour _
c'est-à-dire au service de _ la réflexion, et dans la tension vers sa justesse.
Chacun, comme il le peut. Avec un style qui va peut-être se découvrir, pour
chacun. Car, "le style, c'est l'homme même", nous enseigne Buffon en
son "Traité du style".
Comment accéder à "son" style ? Comment accomplir une oeuvre qui soit vraiment
"sienne" _ et sans se
complaire dans de misérables égocentriques illusions ? Là, c'est l'affaire
d'une vie, pas seulement d'une année de formation de philosophie.
Celle-ci peut et doit encourager et renforcer un
élan _ même si elle n'est pas capable de le créer de toutes pièces _ ainsi que
l'aider de conseils à ne pas s'égarer dans de premières voies qui aliéneraient
; afin de découvrir soi-même, en apprenant à le tracer, pas à pas et
positivement, son propre chemin. "Vadetecum", recommandait
Nietzsche dans "le Gai savoir" à qui désirait un peu trop
mécaniquement devenir son disciple, le suivre : "Vademecum,
vadetecum"... La réussite du maître, et c'est un paradoxe bien connu,
c'est l'émancipation _ autonome _ de l'élève.
J'adore, pour cela, cette situation
"pédagogique", bien particulière, sans doute, à l'enseignement de la
philosophie _ ou plutôt du "philosopher" : "on n'enseigne pas la
philosophie, on enseigne à philosopher", disait encore Kant, après
Socrate, et d'autres. C'est que c'est un art, et pas une technique. Un art un
peu "tauromachique" _
c'est-à-dire n'hésitant pas à s'exposer mortellement à la corne du
taureau _, à l'instar de la mise
en danger qu'évoque si superbement Michel Leiris dans sa préface à "L'âge
d'homme".
Situation particulière encore, aussi, peut-être,
à ma pratique personnelle _
si tant est que j'ose une telle expression _ de cet enseignement
"philosophique", tel que je le conçois, comme je l'ai bricolé,
cahin-caha, tout au long de ces années, avec les générations successives
d'élèves. Car j'ai aussi bien sûr beaucoup appris d'eux, par eux, avec eux,
dans ce ping-pong d'une classe vivante,
où vraiment, avec certains, sinon tous, nous nous "rencontrons"par le
questionnement vif et exigeant de la parole.
Comme j'ai moi-même au lycée vraiment rencontré mon professeur de philosophie de
Terminale, Madame Simone Gipouloux : un modèle d'humanité, dans toute sa
modestie, et son sourire _ parfaitement intact dans son grand âge _, une
personne simplement épanouie dans une gravité joyeuse.
Avec les élèves :
voilà, j'aime ça.
Ainsi est-ce une grande chance pour moi que d'avoir _ et d'être
rétribué pour cela _ à "rencontrer" ainsi, en mon service
hebdomadaire, mes élèves...
En partie indépendamment de son efficacité,
certes assez inégale, je prends à cet effort un plaisir important. Mieux : une
joie portante. Une vivifiante jeunesse.
Même si pour certains, voire beaucoup d'entre
ces élèves _ et au pire, mais c'est quand même très rare, une classe entière :
alors quel boulet ! _ rien, ou pas grand chose, vraiment ne se passe, rien
d'intéressant n'advient durant tout ce temps. Pas d'étincelle, pas de lueur
s'allumant au moins dans la prunelle de l'oeil, pas d'enthousiasme, pas de
progrès... Les dieux, qui sont "aussi
dans le foyer" _ ainsi que le montrait du geste Héraclite cuisinant_,
se taisant désespérément alors, n'inspirant aucune pensée, n'éveillant aucun
éclair d'intelligence, désertant tristement les tentatives d'échanges... Le
grand Pan est mort pour ceux-là. Je n'aurai pas réussi à éveiller-réveiller ces dormeurs
d'Ephèse... C'est aussi, en partie, le lot de cet enseignement, il faut en
convenir. On se console en se disant qu'on sème _ et qu'on aura semé _ pour
l'avenir...
Mais c'est déjà, objectivement, le jeu
statistique de la vie, en dépit des occasions qui nous sont encore offertes _
pour combien de temps, les budgets se réduisant ? _ par la configuration des
espaces et constructions scolaires et des emplois du temps... Jeu statistique
aidé, accéléré ou retardé, par l'évolution _
ce mot trop souvent trompeur _ politico-économique des
"structures"... L'acteur, se
démenant, échouant parfois à dynamiser, à sa modeste mais nécessaire place et
par sa modeste mais nécessaire contribution, le système pourtant maintenu en état, et qui continue à présenter
une apparence _ rassurante ou illusoire ? _ de solidité... Pour combien de
temps ? Et avec quelles énergies ?
Dans la vie, c'est pareil : j'aime "rencontrer", j'aime
"échanger", j'aime cette situation électrique de "désirs"
(= curiosités) "croisés" _ même, et c'est la règle, de fait comme de
droit, peu érotisés : cela
m'arrange, je suis plutôt un chaste. Cela n'empêchant pas une vive
et permanente dimension "esthétique" du vivre, de l'ordre même du
jubilatoire _ jusqu'à l'éclat de rire joyeux...
Même si la plupart du temps, je dois en
convenir, j'ai le sentiment de croiser pas mal d'ombres. Et pas de celles, errantes,
qui enchantent de leurs émois le monde musical si pleinement vivant d'un
François Couperin.
D'un autre côté, encore, il y a aussi la
rencontre amoureuse.
Mais sur ce terrain-là, je suis
"saturé", si j'ose dire : j'ai la chance d'avoir à mon côté une femme
absolument merveilleuse _et c'est déjà beaucoup trop parler...
Et
puis, il y a aussi _ pour baliser toute la gamme des rencontres
_, ne pas nous le cacher, les
"retombées", les déceptions, tout ce qui part en eau de boudin dans nos relations
y compris d'amitié (?) avec les autres.
Voire, heureusement moins fréquent, le coup de
couteau de la trahison.
Expérience terrible. Qui force, forcément, à
réfléchir...
Qu'en est-il de notre capacité à nous
illusionner, à nous bercer d'histoires, de chansons ? _ nous revoilà en pays de
connaissance, et j'entends d'ici les rires de plusieurs...
Dans ce cas-là, est-on jamais sorti de soi ? A-t-on jamais vraiment rencontré quelqu'un
d'autre ? C'est à se casser la tête contre le mur.
Diogène avec sa lanterne cherchait
vainement un homme. Faut-il
diriger cette lanterne vaine d'abord sur soi-même ?
"Personne" est le nom qu'Ulysse le
très habile a donné, pour s'évoquer lui-même, au Cyclope qu'il venait
d'éborgner-aveugler...
En conséquence de quoi, il faut peut-être relativiser les magiques "instants
décisifs" des "rencontres initiales", à
Et mettre un peu d'eau dans le vin de ces
"rencontres décisives".
Tout est alors "rencontre", à des
degrés, cependant et certes, divers. Avec une infinie variété de tons, dans le
doux camaïeu _ patient, ralenti, profus _ de la gamme, riche en beiges et en
gris, qui va du blanc surexposé le plus éblouissant, au risque d'aveugler, au
noir d'encre le plus âcre et profond, selon les bonheurs, ou caprices, de la
lumière puis du papier, pour le photographe au sortir du cabinet de
développement.
Comme nous le montre la variété parfaitement
heureuse de l'oeuvre généreux et libre de Bernard Plossu _ qu'on contemple son
album "Rétrospective", à défaut des cimaises de son expo synonyme du
Musée des Beaux-Arts de Strasbourg.
Au delà de la prise et de la découpe de la photo
singulière, c'est alors la "séquence" qui est intéressante, comme la
suite _ musicale _ des phrases ou des chapitres d'un livre _ avec le "blanc" de la "tourne".
Et comme la disposition-montage d'une exposition
de photos, encadrées ou pas, sur les cimaises. Ou d'un livre de photos dont le
lecteur-spectateur tourne, lui aussi, forcément, les pages.
De même que nous clignons naturellement des
yeux, et battons des paupières.
C'est le
passage qui fait rythme _
le temps est bien présent, offert, et pleinement coopératif : il faut apprendre à le mettre avec soi, l'avoir de son côté. C'est alors un allié considérable.
Comme dans la vie, la succession qualitative, syncopée, des moments,
à partir du passage des
jours _ et des nuits.
Qu'on écoute ici les voix des poètes :
A propos du rythme des saisons, Arthur Rimbaud
: "Ô saisons, ô châteaux ! Quelle âme est sans défauts ?"
signalait, pour une fois un plus rêveusement, le garnement batteur ivre de
percussions.
Ou, à l'inverse des syncopes, la grâce liquide,
le ballet lisse et lentement kaléidoscopique des nuages dans le
ciel : "les nuages, les merveilleux nuages", du spleen
baudelairien.
Ou, à la croisée du martellement rimbaldien des
syncopes et de la liquidité baudelairienne, la mélancolie du spectateur
Guillaume Apollinaire, se laissant fasciner, à la rambarde du pont Mirabeau,
par les remous abyssaux du fleuve, et brodant sa chanson sur le tissu effiloché
de sa vie, à la croisée de plus en plus mal rapiécée de ce qui passe et de ce
qui demeure _ un témoin désolé et contrit, et pour combien de temps encore ? _,
pour, héraclitement _ "tout
coule" _, déplorer _ et se plaindre _ du passage :
"Sous le pont Mirabeau coule
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Vienne la nuit
sonne l'heure
Les jours s'en
vont je demeure
Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse
Vienne la nuit
sonne l'heure
Les jours s'en
vont je demeure
L'amour s'en va comme cette eau courante
L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente
Vienne la nuit
sonne l'heure
Les jours s'en
vont je demeure
Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passait
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule
Vienne la nuit
sonne l'heure
Les jours s'en
vont je demeure"
En face d'Héraclite le "déplorateur", Démocrite, l'atomiste, est
le philosophe rieur et réjoui _ Montaigne reprenant dans ses Essais la symétrie
de ces deux figures qu'avait marquée Diogène Laërce.
Nous retrouvons alors, avec le philosophe
abdéritain, la lignée joyeuse, éminemment plus charnelle _ c'est celle de ceux
qui cultivent leur jardin :
Epicure, Lucrèce, Spinoza, Nietzsche, comme aussi
Francis Lippa