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AUTOMEDICATION : VICES ET SUPPLICES INDUSTRIELS

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« La maladie doit servir à quelque chose comme le reste. Pour moi, la maladie n'est pas une ennemie, ce n'est pas quelque chose qui donne le sentiment de la mort, c'est quelque chose qui aiguise le sentiment de la vie... Quant aux bénéfices secondaires de la maladie, il faut s'en servir pour être plus libre ou alors on se surmène, ce qui est fâcheux. Si on se surmène pour réaliser une puissance quelconque, ça vaut la peine mais se surmener socialement, un médecin qui se surmène parce qu'il a trop de clients, je ne comprends pas » Gilles Deleuze.


Ce fut un thème abordé avant le lancement de la campagne présidentielle par le gouvernement Villepin, et son ministre de la santé Xavier Bertrand : l'automédication. Le projet, que l'actuelle ministre Roselyne Bachelot souhaite relancer, suscite certaines réticences chez les pharmaciens qui craignent de voir les supermarchés s'emparer de la vente des aspirines, du paracétamol et autres médicaments prescrits sans ordonnance. Si la ministre s'est empressée de les rassurer, elle n'a en revanche que très peu communiquer sur cette question à l'endroit des premières victimes de ce projet : les patients.

En effet, au-delà des polémiques et des interrogations que peuvent susciter un éventuel projet de réforme en faveur de l'automédication dans les corporations des industriels et des professionnels de santé, il convient tout de même de s'interroger sur les effets d'une telle mesure pour les patients. Certes, l'automédication est une pratique très répandue dans la société française. Mais, encourager les patients à consommer – car c'est bien de consommation qu'il s'agit – des médicaments, sans mettre en place parallèlement les moyens d'accès à une meilleure connaissance de la thérapeutique, nous interroge nécessairement sur la valeur accordée au corps par rapport aux remèdes censés le soulager.

Se soigner suppose différentes variables (sociale, culturelle, financière). Or, cette mesure en faveur de l'automédication n'en implique qu'une seule : satisfaire les desiderata de l'industrie pharmaceutique : « Ce secteur de l'automédication est en pleine croissance [chez Novratis, n°4 mondial de l'industrie pharmaceutique]. Avec plus de 700 employés répartis entre la recherche et développement, la production et le marketing, le volume de médicaments produits à Nyon a doublé depuis 2002. Plus de 11 millions de francs seront investis pour ouvrir trois nouvelles lignes de productions, d'ici 2008, pour les gouttes nasales Otrivin, le Voltaren et les crèmes comme le Fenistil et le Lamisil. L'an prochain, ce sont 16 postes de travail qui seront créés(1) »

Le professeur Alain Baumelou, qui a présidé le groupe de travail chargé par le gouvernement de traiter de cette question, l'indique d'ailleurs très clairement dans le journal La Croix : « Si les médicaments étaient devant le comptoir, le patient pourrait regarder l’ensemble des produits de la gamme, comparer les indications et les prix. Et exercer un vrai choix de consommateur, tout en sollicitant, si besoin, l’avis du pharmacien(2) » Pour se dédouaner d'avance de toute forme de malveillance mercantile et de bienveillance financière à l'égard du lobby pharmaceutique, les conclusions du rapport présidé par le docteur Baumelou indiquent que le médecin référent doit être tenu de contrôler régulièrement la consommation de médicaments de ses patients : « le médecin, afin de garantir au maximum la sécurité du patient, a également pour rôle de vérifier la consommation médicamenteuse, y compris en dehors de ses propres prescriptions(2) » Mais cette injonction se trouve contredite dès le paragraphe suivant : « Au final, le médecin ne pourra être tenu responsable pour le mésusage d'un patient(3) »

L'objectif affiché de « responsabilisation » du patient constitue sans nul doute la plus grande tartufferie de ce rapport. En effet, on imagine assez mal comment une logique de marchandisation des produits pharmaceutiques, vendus à l'étalage comme de vulgaires produits de soins, peut participer à une telle entreprise. L'objectif consiste davantage à faire entrer un peu plus le médicament dans des circuits commerciaux analogues à ceux de la grande distribution qui, en industrialisant la consommation(4), a davantage favorisé la « déresponsabilisation » des personnes vis-à-vis de l'objet qu'elles consomment (son utilité, sa finalité etc). De plus, la question du rapport des français au médicament, fustigée par les tenants d'un détricotage progressif de la sécurité sociale, est en réalité bien plus ancien que la mise en place de cette dernière, ce qui tend à démontrer qu'elle ne peut être tenue pour responsable de la surconsommation de médicaments. Le chiffre d'affaires du commerce pharmaceutique français se plaçait en tête des pays européens dès le XIXe siècle. Et, à cette époque, ce n'était pas la lutte pour la commercialisation des produits pharmaceutiques qui préoccupait les médecins, mais bien celle contre la polypharmacie. Pour comprendre les raisons du danger de ce rapport sur l'automédication, il me semble bon d'analyser certains des arguments qui déterminaient ces médecins du XIXe siècle à condamner l'usage abusif des remèdes.

Le premier argument nous est fourni par Pierre-Jean-Georges Cabanis. Pour lui, la solution à toute guérison passe d'abord par l'écoute du patient. Ce dernier estime en effet que seule une écoute attentive de la personne souffrante permet de détecter le mal, d'en déterminer le siège et les seuils d'intensité. Autrement dit, Cabanis conçoit la médecine comme une science sociale. C'est également le sens du second argument que je souhaite traiter et qui rejoint très directement la question qui nous préoccupe ici. En effet, pour certains médecins du XIXe siècle, la prise systématique de remèdes brise toute relation pédagogique entre le patient et son thérapeute. Or, à une époque où l'éducation à l'hygiène constituait un thème majeur, cette dérive leur paraissait d'autant plus inacceptable. La littérature médicale du XIXe siècle fourmille de textes ayant trait aux erreurs de la médecine populaire et aux nécessités de pratiquer une éducation à la santé. Bien entendu, derrière cette volonté pédagogique se cache également le désir de surveiller les populations, leurs moeurs, leurs habitats, leurs déviances etc. Mais il n'en demeure pas moins que pour ces praticiens opposés à la « surpharmacisation » de la médecine, la prééminence du patient sur le remède s'impose comme une posture philosophique. L'administration des remèdes suppose en effet que les personnes acquièrent une capacité d'écoute de leur corps ; « le souci de soi ». Dans son résumé complet de médecine, Felix Vacquié élargit le rôle scientifique de la médecine, en insistant sur sa fonction historiquement socio-psychique : « elle guérit quelque fois, soulage souvent et console toujours(6) » D'où cette réflexion de Cabanis – à laquelle souscrit Vacquié – qui prétend qu'il y eut de la médecine avant qu'il n'y ait des médecins. Soigner ne peut être réduit à une histoire de médicaments, car le soin procède avant tout d'une empathie, et donc d'un dialogue.

De cette notion de dialogue et de propédeutique du corps, si peu présente déjà dans les programmes scolaires(7), rien du tout ou presque dans le rapport présenté par le professeur Baumelou. L'automédication se réduit à une approche technicienne, sans que soit posée au préalable la question de la maîtrise technique du corps par les individus concernés, en l'occurrence nous tous. Seule recommandation présente en fin de rapport : favoriser la « lisibilité » des notices pour les patients, autrement dit transformer la signalétique d'un médicament en mode d'emploi pour étagère Ikea.

A l'heure où des associations comme Ars Industrialis entre autres, dénoncent le déficit d'attention généré par les techniques « marketings », il me paraît à la fois nuisible et inquiétant de favoriser, je cite le rapport : « le délistage de molécules innovantes dans le but d'adapter le champ des produits accessibles en automédication aux besoins croissants du patient(8) » Postuler les « besoins croissants du patient » procède d'une démarche totalement servile à l'égard de l'industrie pharmaceutique. Le problème de la surconsommation médicamenteuse en France ne pourra être résolu par une incitation au libre achat de produits pharmaceutiques. Cette disposition, si elle entre en vigueur, pourrait avoir l'effet inverse. En effet, cette institution d'une économie automédicamenteuse risque non seulement de briser les relations sociales, déjà bien entamées par ailleurs, entre soignant et patient, mais de surcroît, elle fait peser le danger d'une médicalisation totalement inique, où les personnes les plus fragiles économiquement risquent d'être doublement pénalisées : par le non remboursement de leurs posologies du quotidien d'une part, auquel vient s'adjoindre un phénomène de dépossession du corps d'autre part, que les techniques d'une médecine marketing ne fera qu'accélérer. A l'heure où un nombre non négligeable de médecins refuse de recevoir des patients bénéficiant de la CMU, que risque-t-il d'advenir si on entérine le fait que le produit pharmaceutique obéit aux mêmes logiques consuméristes que celles de n'importe quel autre produit. Il y a fort à parier que séduit par la manne financière de ce marché « émergent », les industriels chercheront à développer la gamme des produits distribués sans ordonnance, tandis que dans le même temps, les pouvoirs publics continueront à s'acheter une conscience au moyen de campagnes publicitaires prohibitives.

Or, dans le cas précis de la santé, le besoin de prohibition apparaît dérisoire face au déficit d'éducation. L'industrialisation du corps, que la saturation des services d'urgence illustre parfaitement, engendre un phénomène de dépossession physique et psychique du patient, qui s'en remet, par le biais de l'automédication, à l'achat. La fonction sociale du remède, qui procède d'un échange entre un médecin soucieux de « dénormaliser » les maux du patient, et un patient incité à effectuer une démarche analytique quant aux dysfonctionnements de son organisme, se trouve totalement évacuée. C'est moins d'automédication dont la médecine moderne a besoin que d'un retour aux problématiques vitaliste et matérialiste de la fin du XVIIIe siècle(9), avec cette idée que la connaissance passe avant tout par le dialogue. Mais les médecins, les pharmaciens et les industriels de la santé savent-ils seulement « socratiser » ?

    Grégory Beriet



  1. http://www.tdg.ch/pages/home/tribune_de_geneve/l_actu/economie/detail_economie/(contenu)/156651)

  2. http://www.la-croix.com/article/index.jsp?docId=2320911&rubId=5547

  3. Situation de l'automédication en France et perspectives d'évolution : marché comportements et positions des acteurs, http://www.lesechos.fr/medias/2007/0110//300130275.pdf, p. 23. Le fait que le sous-titre indique le terme « marché » en premier est déjà – nonobstant ma paranoïa latente – très révélateur des priorités de ce texte.

  4. Ibidem, p. 24.

  5. Voir les statistiques de l'INSEE sur le surendettement des ménages, causé notamment par la multiplication des « cartes de crédit » dans les grandes surfaces.

  6. Vacquié F., Résumé complet de médecine ou de pathologie interne, Paris, Galaud et Cie, 1826, p. 2.

  7. Il est par exemple sidérant de constater que la sexualité ne fait l'objet que de pathétiques entrefilets dans des cours de biologie, autrement dit qu'elle se résume à l'apprentissage de mécaniques organiques, sans aucune mise en perspective psychologique ou sociologique.

  8. Situation de l'automédication en France et perspectives d'évolution : marché comportements et positions des acteurs, http://www.lesechos.fr/medias/2007/0110//300130275.pdf, p. 27.

  9. Lire à ce propos l'ouvrage de Georges Canguilhem, La connaissance de la vie, Paris, Vrin, 1964.